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Revoilà le cas Andrei Tarkovski. L'un des plus grands génies de toute l'histoire du cinéma, qui n'aura pas réalisé beaucoup de films (seulement sept), la faute à un maudit cancer; mais qui a marqué à jamais non seulement le cinéma russe, mais aussi le cinéma mondial, en enchaînant les éternels chefs d'oeuvre. De ses films, trois se disputent largement la première place dans le classement: l'expérience philosophique indescriptible de Stalker, le lent mais sublimissime testament Le Sacrifice sorti peu avant sa mort, et celui auquel nous allons nous intéresser aujourd'hui, Solaris. Considéré comme un 2001 L'Odyssée De L'Espace russe, Solaris sort quatre ans après le dit film de Kubrick, en 1972. Basé sur le roman de Stanislas Lem, il s'agit du troisième film de Tarko. Tourné avec des acteurs (russes, en toute logique) peu connus, le film bénéficiera trente ans plus tard d'un remake américain de Steven Soderbergh avec George Clooney dans le rôle principal. Inutile de dire que le remake doit être banni, et était de toute façon, complètement inutile, comme si on avait osé faire un remake de 2001... Car le Solaris original, du haut de ses 2h40 (ah ben, c'est un film de Tarkovski hein...), est un sérieux concurrent au film de Kubrick, et mettra une sacrée baffe dans la gueule de tous ceux qui pensaient qu'ils n'avaient plus rien à voir en matière de science-fiction, une fois 2001 vu. Les deux films ont toutefois des différences, et elles sont grosses; mais on peut très largement comprendre le rapprochement fait entre les deux oeuvres. Inutile d'attendre de la SF bourrine à la Star Wars. Nous sommes ici face à un film poétique, contemplatif, philosophique... bref, Tarkovskien.

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Tout commence au bord d'un étang, dans les bois. Une grande maison paumée au milieu de nulle part. C'est la maison familiale dans laquelle vit Kris Kelvine, un ingénieur/psychologue appelé à partir sur la base de Solaris. Solaris, c'est une planète où se trouve un Océan énigmatique, pas comme les autres. Une force surhumaine, qui a le pouvoir de matérialiser les rêves, l'inconscient et les pensées de ceux qui l'approchent. Kelvin a été briefé sur sa mission par l'un de ses amis et maîtres, Ghaborian, qui n'a cessé de s'investir dans le projet de "conquête" de l'Océan, jusqu'à passer pour un fou, et qui est maintenant l'un des trois scientifiques (la base a été construite pour en faire vivre 80...) à rester à proximité de Solaris. Quand Kelvine arrive à la base, il découvre que Ghaborian s'est suicidé, et qu'il ne reste donc que deux scientifiques, Snaut et Sartorius (joué par l'acteur fétiche de Tarko, Anatoli Solonitsyne), présentant chacun quelques signes de folie. Kelvine s'interroge sur la présence de deux femmes inconnues dans la station, que les scientifiques semblent ignorer. Peu de temps après, il s'endort et se réveille auprès de son ex-femme, Khari... morte par suicide il y a 10 ans. Kelvine ne se fait pas berner, sait qu'il s'agit d'une hallucination que lui envoie l'Océan de Solaris, et tente de la faire disparaître en la mettant dans une fusée qu'il fait partir. Pourtant, Khari ne cesse de revenir, devenant de plus en plus humaine à chaque contact... à moins que ce ne soit Kelvin qui devienne de plus en plus prisonnier de son apparition...

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2h40 pour ça ? se disent les outrés lecteurs de mon blog. Pensez-vous, mes frères; il n'y a là qu'un synopsis ultra-simplifié, le film est résumé dans ses grandes lignes ! Tarkovski, comme toujours, laisse une importante place à tout le côté descriptif des choses, fait parler le silence pour le faire devenir plus silencieux encore. Il se passe bien trois quarts d'heure avant que Kelvine ne débarque sur Solaris, et l'ensemble du film est très lent, mais n'enlève rien à sa qualité. Bien sûr, la fin ne sera pas révélée ici, et il y a de quoi. Tout le film prend son sens (enfin, encore plus de sens) dans sa dernière image, vous avez bien compris. La dernière image, à quelques secondes du panneau 'fin' ! Clairement, on ne s'attend pas à ça, et la fin du film laisse sur le cul, surtout quand on le voit pour la première fois. Cette dernière image, surtout mise en rapport avec l'étang près de la maison, constitue une véritable question philosophique dont Tarkovski est friand. Le réalisateur est également friand de perfectionnisme, et il atteint ici des sommets de réalisation. La plupart des scènes sont d'une splendeur et d'une puissance incomparable dans la photographie. Si Kubrick avait été russe, il n'aurait pas fait mieux. Mention spéciale à la scène où Kelvine et Khari sont en apesanteur sur cet immense morceau de Bach. La scène la plus intense du film pour moi, qui m'a presque fait lâcher une larme. Mais dans l'ensemble, de l'intro du film où nature et homme ne font plus qu'un, en passant par les premières apparitions de Khari, TOUT, dans ce film, est d'une beauté technique incroyable, qui saisit aux tripes jusqu'à l'accomplissement final où le spectateur ne domine plus le film, mais où le film domine le spectateur.

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La distribution, pour méconnue qu'elle est, est magistrale; les acteurs sont excellents, et ça fait plaisir de voir, même dans un petit rôle, Anatoli Solonitsyne, l'acteur principal de Stalker et Andrei Roublev, un grand acteur par le talent, mort extrêmement tôt (avant Tarkovski, c'est dire...). La musique originale (outre le morceau de Bach qui revient tout le temps), signée Edouard Artémiev, est aussi terrifiante que celle de 2001, et essentielle au film. Bref, Solaris, oeuvre majeure de la science-fiction intelligente, aussi belle que lyrique et poétique, fait partie de ces films qui, quand on les voit, gardent avec eux une partie de l'âme du spectateur. On devient possédé par l'expérience Solaristique, comme on est possédé par la Zone de Stalker où le foetus de 2001. Il faut prendre le temps de voir ce genre d'oeuvres uniques au monde, de celles qui, comme le soulignait un de mes collègues bloggeurs, fait comprendre pourquoi il y a le mot science dans 'science-fiction'. Un monument.